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Jet dencre no21 Collectif

Jet dencre no21

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 About the Book 

LiminaireAmélie AUBÉ LANCTÔT et Jonathan LAMYL’écriture de Josée Yvon fait mal, comme ses premiers mots. À la lire, on comprend que toute libération est impossible, sinon celle des pulsions les plus brutes. De fait, l’acte d’écrire peut incarnerMoreLiminaireAmélie AUBÉ LANCTÔT et Jonathan LAMYL’écriture de Josée Yvon fait mal, comme ses premiers mots. À la lire, on comprend que toute libération est impossible, sinon celle des pulsions les plus brutes. De fait, l’acte d’écrire peut incarner cette liberté. Ça, Josée Yvon, et d’autres, l’ont compris. C’est pourquoi, dans ce numéro, nous avons voulu prêter la voix à des auteurs qui osent la violence de l’écriture.Notre visée n’est donc pas de présenter un portrait qui réhabiliterait Josée Yvon, ou de faire la consécration ultime de son personnage de poète maudite, mais plutôt de montrer que plusieurs auteurs, de différentes générations, s’inscrivent sous son influence. Certains nous parlent de la singularité de son œuvre. D’autres partagent avec elle une esthétique de la transgression, une ironie de la désespérance. D’autres encore questionnent les genres ou décrient le caractère aliénant de ce monde glauque mais néanmoins lumineux.Chacun des textes ici réunis, tout en conservant son autonomie, construit sa propre relation à l’œuvre de Josée Yvon. On ne peut pas les réduire aux seuls liens qu’ils entretiennent avec elle. Le lecteur, qu’il connaisse très bien ou très peu son écriture, y trouvera son compte. Nous avons fait le pari de mettre sur pied un « numéro d’auteur » avec des textes de création afin de trouver une manière originale de relire Josée Yvon et de montrer l’actualité de son œuvre.Il est impensable de réinventer Josée Yvon. On peut la lire, la relire, même si, oui, ça fait mal, un mal nécessaire, pourrait-on dire. On peut aussi s’inspirer de sa révolte, de sa tendresse, de sa lucidité. Il est également permis de croire qu’il importe de poursuivre son combat contre ce qui nous entrave, de résister par l’écriture.D’entrée de jeu, le texte de France Théoret dresse en quelque sorte la table pour ce numéro. L’auteure de Bloody-Mary et Nécessairement putain résume habilement l’œuvre de Josée Yvon et avance plusieurs idées fortes. En effet, son écriture s’oppose au « féminisme des radieuses libérées » et, à côté d’elle, toute littérature, sans nécessairement relever « de la cochonnerie[1] », paraît un peu bourgeoise.L’auteur anti-pensée niaiseuse[2] Yves Boisvert, avec l’irrévérence et l’intelligence qu’on lui connaît, esquisse un portrait franc de « cette femme [qui] ne fut ni polie, ni fine ». Tout en saluant son intégrité, il en profite pour régler ses comptes avec cette écrivaine qui lui doit toujours « vingt tomates », ainsi qu’avec toutes les « pantoites » de ce monde et leur « théâtre de caricatures surpayées ».Bertrand Laverdure poursuit dans un ton ironique, pince-sans-rire et légèrement surréaliste avec « Le vieil article plastifié sur Josée Yvon dans la vitrine du Chercheur de Trésors », lieu d’ailleurs toujours habité par le fantôme de l’écrivaine. Devant « la langue flèche-Mohawk et les jambes de moto pleine » de la poète, il affronte le regard de cette « Joconde de Centre-Sud ».Fernand Durepos nous entraîne par la suite à défiler dans les rues de Montréal et sur ses « trottoirs de poésie ». Au hasard des lieux, le poète se fait le respectueux témoin de cette mélancolie « esseulée au comptoir » de la nuit. Des poèmes vifs et touchants, empreints de désir, pour « ne rien oublier » et pour « déposer sur tes seins lourds / une brise de coke d’azur ».Caroline Rivest enchaîne avec des poèmes brefs elle aussi, nous invitant à « L’hôtel des écorchés », là où « la solitude s’enferme / en canicule sans fenêtre ». Dans ce lieu clos, tapissé des traces du « sang ravalé de l’enfance » et de « la honte qu’on extirpe », le corps est aux prises avec sa propre aliénation. Évidemment, il n’y a « aucun remède ».Evelyne Belliard nous offre un texte de rage au ventre et de « vertige dans le nombril », qui fait violence au langage et qui n’« est pas pour les hommes ». Il s’y trame une guerre de genre, à même la parole d’un sujet qui se « mélancole », qui se « ressac » et qui écrit : « je bande pas / pis ça changera jamais ».Catherine Cormier-Larose résiste tant bien que mal. C’est cru, c’est acide, car « on se lasse pas de se faire fourrer ». Que ce soit dans un bar, une bouquinerie, un sex-shop ou une salle de conférence, elle traîne les cicatrices de ses désillusions : « ce con / ce tordu / ce bordel d’espoir ». Avec sa « crinoline rose », elle se sent « comme une kamikaze » dans ce monde à la fois trop propre et trop sale.Dans un flot de paroles sans ponctuation, le texte de Mathieu Arsenault est léger et violent. Dans ses « sous-vêtements de princesse disney », le sujet travesti écrit « les doigts sales dans les draps sales de la vie ». Il aurait préféré « être rimbotte ou être nelliganette ». Empruntant des images à Josée Yvon (« mon père était opératrice au bell et fut violé à la sortie de l’école »), jeux et mélanges sur le genre abondent dans ce texte à la limite de l’hystérie.Martine Delvaux opère un retour aux origines, à ses incestes et à ses insomnies. Elle dépeint l’errance des petites filles qui fleurissent « dans un village de tôle », dans « un trou maudit ». C’est le kitsch minable des « enfances inventées ». Là où la violence devient normale, comme le quotidien, une impasse : « on peut sortir la fille / du village mais jamais / le village de la poupée ».La suite de poèmes d’Amélie Aubé Lanctôt évoque « une tendresse missile ». Elle affronte ce qui s’exprime mal, ce qui sort tout croche (parce qu’on est tout croche, c’est la seule identité qu’on peut porter). Elle dit le mépris, la vie qui nous tue, ce qui nous attache à « la chaîne d’un immense / chagrin ». Des crocs poussent à travers les larmes, nous invitent à prendre la parole, à dire, à faire « tout un dégât ».Jonathan Charrette entrecroise la figure de Fances Bean Cobain (la fille de Kurt Cobain et de Courtney Love) avec celle de Josée Yvon. Il nous rappelle que venir au monde c’est être mortel, commencer sa route vers la mort depuis un « landau plein de laudanum et de lavande ». C’est le destin hard de « filles-brutales », de « filles-maltraitées à l’appétit d’amazones furieuses », qui se nourrissent d’« allumettes déficientes de lumière » et de « cocktails Molotov ».Marie-Hélène Cabana essaie de comprendre ce qu’est devenue la violence dont parle Josée Yvon : « c’était un beau rêve la violence dans ses livres ». Ces femmes qui n’avaient pas de place, mais qui dégagent dorénavant quelque chose comme une « aura de la déchéance ». Elle s’en prend à ceux qui veulent à tout prix être trash, jouer aux bums, aux écrivains maudits. « C’est une transgression vide. » Comment faire autrement ? Comment résister ?De son côté, Jonathan Lamy imagine ce qu’aurait pu écrire Josée Yvon sur les mouvements de révolte qui ont cours aujourd’hui. Cette politique-fiction s’inspire du groupe Femen, des Pussy Riot ! et autres guerrières-performeuses, ainsi que des manufestations du printemps érable au Québec. L’écriture lapidaire et fragmentée, parfois un peu méchante, est un appel à l’insoumission, et ce, non sans humour : « tout cela sera anéanti par les totons-bandits ».Enfin, Francine Déry nous rappelle que les femmes chez Josée Yvon sont des déesses actuelles, prises « au grand jeu de la vérité ». Elles incarnent toujours quelque chose de mythique, de surhumain et de lumineux. « Brûlée des grands cahiers de l’interdit », Josée Yvon y apparaît donc à la fois comme une poète « de l’origine » et de « l’Anarchie du futur ».Ce numéro est ponctué d’œuvres et de photographies. Deux d’entre-elles montrent Josée Yvon au milieu des années soixante-dix, l’une avec des disques et des collages à l’arrière-plan[3] et l’autre derrière sa machine à écrire[4]. Toutes deux avaient été reproduites dans Travaux pratiques en 1987. La troisième photographie de Josée Yvon est un autoportrait, qu’elle a pris à travers la vitre d’une œuvre de William Burroughs, exposée à Montréal en 1992[5].Prolongeant l’univers de l’écrivaine comme le font les textes réunis dans ce numéro, Gabriel Lalonde nous présente deux assemblages particulièrement frappants, que l’on peut considérer comme des cut-ups visuels. Guy Boutin, pour sa part, nous offre quatre œuvres, dont celle qui figure en couverture, représentant des femmes qui possèdent une étrange et inquiétante familiarité avec les personnages de Josée Yvon.